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20.06.2018 par Pieter Poldervaart

Pour un marché moins opaque

Les entreprises aiment afficher la durabilité de certains de leurs produits. Mais souvent, elles ne disposent d’aucune donnée sur l’impact environnemental et social de l’ensemble de leur structure. Le marché, les notations et réglementations internationales les enjoignent à devenir plus transparentes ainsi qu’à mesurer et comparer leur durabilité.

Article du thème Transparence
«Chiara» a vécu sept ans, dont six étés sur l’alpage. Cette vache de race Angus a donné naissance à trois veaux, dans une ferme à Trun, à Surselva, dans les Grisons. Après l’abattage, la viande a été marinée dans du vin rouge, du sel alpin suisse et des épices – on évite sciemment la saumure – et suspendue pendant cinq mois pour sécher. «Chiara» attend d’être vendue dans la boutique de la société Alpenhirt. «Je sélectionne moi-même mes animaux biologiques dans la région et m’assure qu’ils sont abattus dans un rayon de 20 km au maximum», explique Adrian Hirt, propriétaire de la jeune entreprise fondée en 2014. Il relaie ces informations à sa clientèle: quiconque achète de la viande séchée au magasin à Tschiertschen, via une boutique en ligne ou chez un détaillant, peut suivre la vie de l’animal sur le web en se basant sur le numéro de produit.

La déclaration reste volontaire

Cependant, la transparence que la société Alpenhirt applique à ses vaches est extrêmement complexe et donc difficilement réalisable pour de grandes entreprises offrant un assortiment complet de produits. Voilà pourquoi des labels se sont imposés comme un bon instrument de communication environnemental ou social. Le site labelinfo.ch, géré par l’association Pusch, fournit des données sur 135 labels de qualité et 19 déclarations, dont la moitié concerne la viande et d’autres denrées alimentaires. Ce réseau est soutenu par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), tout comme la plateforme des données des écobilans dans le domaine de la construction, destinée aux planificateurs, architectes et ingénieurs. Ces déclarations sont généralement spécifiques à la Suisse. Depuis 2013, l’OFEV a participé à plusieurs groupes de travail de l’UE pour définir, à l'échelle européenne, des règles d’évaluation d’un certain nombre de produits, afin que la transparence ne s’arrête plus aux frontières nationales. Douze règles de ce type existent déjà, notamment pour la nourriture pour les animaux domestiques, les piles et les pâtes. D’autres vont suivre. Les industries concernées s’engagent à titre volontaire. «Les acteurs impliqués ont décidé qu’aucune réglementation contraignante ne s’appliquerait à ces règles en matière de communication à la clientèle», souligne Geneviève Doublet, de la section Consommation et produits de l’OFEV.

Aucun règlement contraignant en Suisse

Dans quelle mesure l’économie répond-elle réellement à la demande de davantage de transparence? Peter Teuscher est le fondateur et directeur de BSD Consulting. Sa société aide les entreprises à identifier leurs enjeux environnementaux et sociaux, à communiquer de façon judicieuse sur ces questions ainsi qu’à mettre en place des stratégies d’amélioration. «Depuis début mai, un règlement en vigueur dans l’UE oblige les grandes entreprises à fournir des informations sur les transactions financières et sur des questions non financières pertinentes», explique Peter Teuscher. On y aborde des thèmes très variés: l’environnement, les affaires sociales, l’emploi, le respect des droits humains, la lutte contre la corruption et les pots-de-vin, ainsi que la diversité, à savoir la recherche d’une main-d’œuvre plurielle. Cependant, la Suisse attend les premières expériences de l’UE pour lancer un même règlement. «Jusqu’à présent, notre pays a pratiquement fait l’impasse sur toute réglementation en matière d’information non financière», note Peter Teuscher. Depuis mi-2017, les sociétés cotées au SIX Swiss Exchange, la bourse suisse basée à Zurich, publient déjà un rapport de durabilité. Elles s’engagent aussi à l’établir conformément à une norme internationalement reconnue et à le mettre en ligne sur leur site web pendant au moins cinq ans. «Elaborer un tel rapport et le notifier au SIX est encore un acte volontaire», souligne Peter Teuscher. Seules douze des 256 sociétés cotées, dont Credit Suisse, Swisscom, Swiss Life et Warteck Invest, ont, pour l’instant, opté pour cette forme de communication. «Une participation accrue serait un signal fort et elle encouragerait les sociétés non cotées à éditer leurs rapports de durabilité.» La grille de la Global Reporting Initiative (GRI), qui permet de comparer la performance environnementale et sociale des entreprises au plan international, a fait ses preuves en communication.

Agenda 2030, une musique d’avenir

Les entreprises qui fournissent ces documents conformément à la GRI ne sont pas forcément plus durables, elles documentent tout simplement mieux leurs pratiques commerciales. «Réduire l’impact négatif sur l’environnement et la société nécessite de vraies mesures d’amélioration. La transparence y contribue en structurant les objectifs et mesures de façon adéquate», relève Peter Teuscher. Aujourd’hui, un seul critère permet d’évaluer le degré de durabilité d’une entreprise à l’échelle mondiale: les émissions de CO2. «L’Accord de Paris en définit la quantité ayant un impact sur le climat qu’un pays, une industrie ou une entreprise est autorisé à rejeter pour que l’on puisse atteindre l’objectif de réchauffement climatique de 1,5 degré maximum convenu à l’échelle mondiale.» La durabilité englobe toutefois d’autres paramètres, allant de la consommation de ressources comme la terre ou l’eau à la justice sociale en passant par le respect des droits humains. La multitude de ces exigences n’est pas le seul élément qui ralentit le changement vers la durabilité dans l’économie. Pour Peter Teuscher, la vision à court terme de nombreux dirigeants y est aussi pour quelque chose. Beaucoup pensent que les «17 objectifs de développement durable (ODD)», qui doivent être mis en œuvre d’ici 2030, sont encore loin. «La pression des législateurs ainsi que des consommatrices et consommateurs est essentielle», ajoute-t-il. Adopter l’initiative pour des multinationales responsables pourrait au moins apporter indirectement davantage de transparence.

Trois moteurs pour davantage de transparence

L’Oekom Corporate Responsibility Review 2018 examine les mesures que l’économie mondiale a déjà prises en matière de durabilité. L’agence ISS-Oekom compare ainsi, pour la dixième fois, la performance environnementale et sociale de plus de 3900 entreprises dans le monde. Depuis 2013, elle a utilisé le «Sustainability Solutions Assessment» pour 2300 d’entre elles. Cet outil montre combien contribuent, avec leurs produits et services, à réaliser les ODD. Résultat: 36 pour cent des entreprises examinées aident à s’en rapprocher, alors que 22 pour cent vont à leur encontre. En matière de secteurs, les biens de consommation, les services de santé et l’industrie des semi-conducteurs sont en tête. A la différence de la Suisse, où les deux plus grands distributeurs font figure d’exemples dans le domaine de la durabilité, le commerce de détail et l’immobilier sont à la traîne en comparaison internationale. Mais qui pousse les firmes à s’intéresser de plus en plus à la question de la durabilité? Selon une enquête d’ISS-Oekom, ce sont les agences de notation (61,3 pour cent), la clientèle (60,3 pour cent), puis les législateurs (56,3 pour cent). «Pour que la durabilité finisse par s’imposer, ces trois moteurs doivent interagir», note Dieter Niewierra, porte-parole d’ISS-Oekom.
L’entreprise Alpenhirt montre que l’on peut aussi faire bouger les lignes sans législateur ni agence de notation. La saucisse sèche de 190 grammes «Farurer Baron», produite avec la viande de «Chiara», se vend pour la coquette somme de 26.60 francs. Mais cela ne dissuade pas pour autant la clientèle. Pour elle, savoir que cette vache de race Angus a eu une belle et longue vie ainsi que ce produit a été fabriqué dans la région justifie ce surcoût. Sans parler du délicieux goût de cette viande séchée!

L’initiative pour des multinationales responsables comme moyen de pression

pld. Alors que la pollution diminue dans le pays, la Suisse exporte toujours plus d’émissions. Selon l’OFEV, en 2001, 73 pour cent de la charge environnementale de la Suisse allaient vers l’étranger, contre 56 pour cent en 1996. Cette tendance, ainsi que le comportement des entreprises suisses à l’étranger, a conduit, en 2016, au lancement de l’initiative pour des multinationales responsables. Soutenue depuis par 80 organisations de la société civile, elle vise à contraindre celles dont le siège se trouve en Suisse à mettre en œuvre une diligence raisonnable dans le domaine de l’environnement et des droits humains. Elles doivent analyser précisément où leurs activités commerciales font courir les plus grands risques en matière de violations des droits de la personne et d’atteintes à l’environnement. Si tel est le cas, elles doivent prendre les mesures nécessaires et les documenter en détail. Au cours de la session d’été 2018, une contre-proposition indirecte à l’initiative populaire sera discutée au Parlement. Les débats étaient encore en cours au moment où nous avons mis sous presse. Si elle n’est pas retirée, elle devrait être soumise au vote en 2019.

www.initiative-multinationales.ch
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